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Per Catalunya !, le droit à l’autodétermination de la Catalogne

 

Per Catalunya !, le droit à l’autodétermination de la Catalogne

(Publié dans Le Monde, 11 octobre 2017) http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/10/11/la-catalogne-peut-pretendre-au-droit-a-l-autodetermination_5199254_3232.html

Par Yves ROUCAUTE,

 

Ce mardi 10 octobre, en proclamant ouvert le chemin de l’indépendance, en donnant un temps pour le dialogue et en dénonçant la stratégie de peur déclenchée par Madrid, le Président de la région de Catalogne, Carles Puigdemont, a appelé chacun à sa responsabilité. « Nous ne sommes pas des fous, pas des putschistes », mais « un peuple ne peut accepter un cadre qui ne lui convient pas ». L’Europe restera-t-elle sourde, une fois encore, à la demande pacifique de cette Catalogne qui réclame depuis quatre siècles le droit de choisir son destin? L’Espagne persistera-t-elle à jouer le conflit civil au lieu de l’apaisement ?
Hélas, je crains le pire. Dans le déni du réel, palme au gouvernement Mariano Rajoy qui refuse toute négociation et menace de prendre le contrôle de la Catalogne. La majorité « silencieuse » serait avec lui prétend-il: alors pourquoi refuser un référendum que Canada et Royaume-Uni avaient accepté pour le Québec et l’Ecosse? Le référendum du 1er octobre pour l’indépendance n’aurait pas existé. Diantre ! Malgré fermeture de centaines de bureaux de vote, violences policières et 700 blessés, saisie de dix millions de bulletins, arrestations de 16 dirigeants catalans, persécutions pour « délit de sédition » : 2,3 millions de votants pourtant, dont 90% pour l’indépendance. Volonté confirmée par vote du Parlement et grève générale. Il y aurait 43% des inscrits seulement ? Une claire majorité rapportée aux élections générales (2016), où il y eut 3,5 millions de votants. Bruits de bottes donc. La royauté même, atout lors de la sortie du franquisme, a retrouvé ses accents archaïques, avec Felipe VI, devenu l’un des piliers du bar madrilène où s’abreuvent étatistes, de gauche et de droite.
Et l’Europe ? À Bruxelles, à l’exception de quelques amis de la liberté, lâcheté ou conformisme : exactions de Madrid condamnées du bout des lèvres mais on chante à tue-tête la version laïcisée de l’Apocalypse. L’indépendance ? « Désastre », « nationalisme », « destruction de l’Etat de droit », « sortie de l’euro », « explosion de l’Europe ». Presque la fin du monde.
La Catalogne est-elle une nation ?, telle est la question. Si cela est, qui peut lui interdire de choisir la forme d’Etat qui lui convient et de la modifier ? Tant pis pour les idolâtres de l’Etat : « le pouvoir fait retour au peuple, qui a le droit de reprendre sa liberté originelle et d’établir telle législature nouvelle que bon lui semble » (John Locke).
Or, la nation catalane existe. L’Europe l’a rencontrée. Elle naît avec Charlemagne et son ancienne Marche d’Espagne, dirigée par Guifred le Velu, nommé comte de Barcelone en 878. Cette maison de Catalogne s’allie avec l’Aragon, en 1137, pour former un Etat, avec son exécutif autour de Raimond-Béranger IV de Barcelone. Union qui consacre un roi commun, tenu par un pacte : le respect de l’indépendance institutionnelle et financière de l’Aragon et de la Catalogne. Avec son pouvoir exécutif, son Parlement (Corts), son droit coutumier, mixte de droit romain et germanique (Usatges), ses mœurs, sa langue. Cette nation proclame la république en 1641, elle l’emporte contre Philippe IV, à la bataille de Montjuic, et fut une clef du développement européen avec ses échanges terrestres et maritimes.
Mais le colonialisme frappe, lors de la guerre de succession d’Espagne, avec la victoire de Philippe V, un Bourbon, qui au nom du « droit de conquête », érige un Etat centralisé et bureaucratique sur le modèle de l’absolutisme français. Chute de Barcelone, le 11 septembre 1714, et par un décret du 16 janvier 1716, ce pouvoir prétend rayer mille ans d’histoire. Institutions dissoutes, catalan interdit, administrations et municipalités sous contrôle : la Catalogne doit disparaître.
Alors, ce peuple exerce son droit de résistance face à l’oppression. Le 11 septembre, devint jour de la « nation catalane » (Diada). Villages et villes : le « catalanisme » vit. Face à Bonaparte ou au général Franco, ils étaient là, en armes, ces Catalans, épris de république et de liberté. Au point de mourir pour elles, à la manière de Lius Companys, héroïque Président du gouvernement catalan, fusillé en 1940, qui avait proclamé, en 1934, l’indépendance.
Invoquer le viol de l’Etat de droit ? Quel est ce « droit » qui prétend nier celui des peuples « à disposer d’eux-mêmes », garanti par la morale universelle et l’article 1 de la Charte des Nations unies ? Se cacher derrière la Constitution espagnole ? Ne reconnaît-elle pas, en 1978, la « nationalité » catalane ? Et depuis le préambule de la loi du 19 juin 2006, la Catalogne n’est-elle pas une « nation » ? Une Constitution acceptée pour extirper le pire, le franquisme, en transition vers plus d’autonomie. Quant au droit international, la Catalogne vaudrait-elle moins que Croatie, Bosnie ou Kosovo dont l’indépendance fut imposée par l’Europe?
Ne pas ouvrir la boîte de Pandore des nationalismes ? De qui se moque-t-on ? Quel pire nationalisme que celui qui impose des fers à une autre nation? Préserver le colonialisme, recommencer les erreurs des Traités de Versailles et du Trianon ? La paix ne se peut sur le mépris des nations, seulement les dynamiques mortifères de haine.
Veulent-ils sortir de l’Union, ces indépendantistes ? Non. De l’euro? Pas plus. Quand plus d’un Etat européen est miné par ses forces brunes, la Catalogne, principale puissance économique d’Espagne, rêve d’une Europe des nations. Catalogne coopérant avec l’Espagne dans une Europe démocratique : voilà le chemin de la liberté. Celui de son rayonnement aussi. Du conflit israélo-palestinien à la question kurde, quelle crédibilité pour l’Europe sinon? Autodétermination des nations ? De droit. Indépendance ? Quand une nation le veut, cela se doit. Applaudissons ces Catalans bon enfants qui dansent la sardane en chantant Els Segadors. Une façon bien catalane de rappeler qu’«une nation n’a de caractère que lorsqu’elle est libre » (Madame de Staël).

L’Europe des cabris à l’agonie

L’Europe des cabris à l’agonie

L’Union ne fait pas la force

Le Brexit sonne le glas d’un projet fédéraliste qui ne peut assurer sécurité, prospérité et cohésion en Europe.

(publié dans Valeurs Actuelles après le Brexit)

« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant « l’Europe ! », « l’Europe ! », « l’Europe ! » mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien » disait Charles de Gaulle en 1965. Après la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, biquettes et biquets sautillent comme jamais. Une catastrophe, disent les uns. Du pain béni pour renforcer l’Union sans les galeuses brebis, répliquent les autres. Que nenni, quittons l’Europe à jamais et sonnons le sauve-qui-peut général, bêlent ceux qui regrettent leur rocher. Le temps est venu de prendre un peu de distance pour penser l’Europe.

Le Royaume-Uni a quitté l’« Union européenne » dit-on. L’avait-il vraiment rejointe ? Quand France, République fédérale d’Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg fondent la Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1951, il n’y est pas. En 1957, création de la Communauté économique européenne : il s’y oppose. En 1963, puis 1967, le marché paraissant bien gouteux, il veut s’arrimer au continent, à ses conditions : négociation de la politique agricole commune, maintien des liens avec Etats-Unis et Commonwealth. Il y a de l’abus, dit la France, qui refuse. Soudain, 1973, le Royaume-Uni promet ce que l’on veut et hop !, l’adhésion. Et hop, un plus tard, car l’Albion est rapide, d’aucuns diront perfide, le travailliste Harold Wilson exige une renégociation. Il obtient plein de concessions et même la possibilité d’un remboursement des contributions. Le chantage ne cessera plus. Le plus célèbre, celui de Margaret Thatcher qui exige « I want my money back » et obtient un rabais sur l’excédent versé. L’euro ? La charte sociale ? Espace Schengen ? Renforcement des règles budgétaires. Exemptions. Et, dernièrement, quatre de plus demandées pour rester.

Finalement, elle est partie l’Albion ? Oui, mais pas très loin. Le tunnel sous la manche reste. Naguère, membre de l’Association européenne de libre-échange, elle y retournera et retrouvera Liechtenstein, Islande, Norvège, Suisse qui conservent leur souveraineté sans transfert de compétences, sans politique commune. Avec les trois premiers, elle redeviendra membre de l’Espace Economique Européen qui adopte 80 % de la législation de l’Union et assure libre-circulation aux personnes, marchandises, services, capitaux. Elle sera ruinée l’Albion ? Pas plus que la Norvège, deuxième produit intérieur brut par habitant du monde, le Liechtenstein, premier, la Suisse, quatrième, l’Islande, seizième, devant Allemagne ou France.

Pour penser l’avenir de l’Europe, « Il faut prendre les choses comme elles sont » pensait Charles de Gaulle. Et non prescrire un modèle idéal de type platonicien sans tenir compte de la réalité, tels ces idéologues qui veulent intégrer les nations dans un moule fédéral, celui des Etats-Unis d’Europe. Sur un territoire peu peuplé, les colons anglais n’avaient-ils pas la même origine, la même langue, la même religion, les mêmes mœurs, jusqu’à la cérémonie du thé ? Les cabris ont nié valeurs universelles d’origine chrétienne, histoire trimillénaire et mœurs propres des esprits nationaux au lieu d’en partir pour construire une solidarité organisée, une coopération efficace, une confédération forte, à la façon dont Aristote concevait les bonnes institutions. Et voilà la Turquie voire l’Albanie au bord de l’Union, mais non Russie et Biélorussie, et voilà le je-m’en-foutisme des critères pour accueillir ou refuser les migrants, voilà le chômage dû au manque de libertés, voilà l’insécurité et l’incapacité de riposter à nos ennemis. Brouter l’herbe supranationale ? Indigeste. La paix, la sécurité et la prospérité, exigent une autre ambition.